samedi 21 juin 2008

3ème réponse de M. Enclume

MON CHER ET TENDRE BASSHIRU

Vous avez un sacré toupet d’être aussi direct avec moi, mais ces manières un peu rustres ne sont pas pour me déplaire, jeune chenapan. Vous savez, je vous avoue que je n’ai jamais vraiment cru que si vous m’aviez écrit au départ, c’était parce que vous vouliez que nous soyons simplement bons amis. Mais je m’attendais à ce que vous ameniez la chose de façon un peu plus délicate, tout de même. Ne croyez pas que je sois déçu : dans le fond, c’est vous qui avez raison. Nous sommes au XXIème siècle, que diable, plus au Moyen-Age. L’heure n’est plus aux petits billets doux envoyés discrètement par messager à cheval, invitations au restaurant ou au cinéma et présentations solennelles aux parents. Laissons au passé les préciosités et les bonnes manières ; le futur, c’est l’avenir. Visons droit au but, ne tournons pas autour du pot, n’y allons pas par 4 chemins, ne passons pas par la case départ et ne touchons pas les 20.000 francs (français).

Ainsi donc Monsieur Basshiru vous voulez déjà, pour reprendre vos propres termes, que nous nous rendions heureux et que nous fondions une famille. Vous voulez même venir directement chez moi pour "approfondir nos liens". J’aimerais vous dire que je ne suis pas celui que vous croyez et que ma vertu vaut plus que les SEPT MILLIONS CENT VINQT MILLE DE DOLLARDS AMERICAINS des Etats-Unis du nord du continent jadis découvert par Christophe Colomb (et les Vikings avant lui, à ce qu’il paraît) qui nous unissent vous et moi depuis quelques jours. Mais qui crois-je tromper ? Je sais bien que vous ne seriez pas dupe, Basshiru Jubrin. Vous êtes un homme d’action, sûr de son charme, et à qui on ne la fait pas. Vous savez déjà que je suis flatté par vos délicates attentions, et touché de voir que j’ai affaire à un homme respectueux de son partenaire, qui saura "me préparer" pour reprendre vos termes une fois de plus, avant de m’approfondir.

Mais trêve de marivaudages, Basshiru Jubrin. Je comprends votre empressement, ayant moi-même pleinement conscience d’être un individu extrêmement désirable, au corps superbe. Mais vous comprenez bien que l’heure n’est pas à la bagatelle. Il y a des millions en jeu, des milliards peut-être. Des US dollars des States, des euros, et qui sait, peut-être même des yen, des pesos, des zlotys, voire un fabuleux trésor de doublons espagnols encore à l’abri des entrailles d’un gallion coulé en des temps immémoriaux par quelque flibustier sans scrupule. Vous voudriez passer à côté de tout ça simplement pour avoir laissé parler nos instincts animaux avant nos intérêts financiers ? Un peu de sérieux, Monsieur Basshiru Jubrin. Calmons nos ardeurs et attelons-nous au noble travail qui nous incombe avant de penser aux choses du sexe. C’est ce que Walt aurait voulu. Oui, je vous l’ai dit la dernière fois, moi je l’appelais "Walt". Et lui m’appelait "mon petit ornithorynque en sucre". Puis nous allions ensemble chasser le kangourou au boomerang dans les plaines du Kansas. C’était le bon temps. Mais à quoi bon nous faire souffrir plus encore en évoquant ainsi les souvenirs des jours heureux où nous étions amis, même s’il est vrai qu’en ce temps-là la vie était plus belle, et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui.

J’ai cependant l’impression que vous n’avez pas encore très bien saisi un problème sur lequel j’ai pourtant essayé d’attirer votre attention dans chacune de mes lettres électroniques du courrier internet du futur : avant de pouvoir régler la succession de notre ami commun et néanmoins ingénieur australien Walter Mishmack, il vous faut m’aider de toute urgence concernant le dossier de la veuve Foutounké et de la fortune du défunt Prince Ababacar Octopuce. Les dirigeants de la Banque of Paris rechignent pour le moment à me laisser accéder à la fortune de feu le Prince. C’était un Africain (personne n’est parfait) et ils ont par conséquent besoin de l’accord d’un banquier africain pour autoriser la transaction. Or moi, je ne suis pas africain. Au téléphone encore, je peux à la rigueur faire illusion, ayant perfectionné mon imitation grâce à un visionnage intensif des sketches de Michel Leeb. Mais face à face, la supercherie risque d’être assez vite découverte, soyons lucide.

C’est là que VOUS intervenez, Basshiru Jubrin. Vous êtes africain, et vous êtes au courant de toutes ces choses de la banque et de la finance qui nous échappent un peu à nous autres simples mortels. J’ai absolument besoin d’une lettre à en-tête de votre banque et signée de votre main. Il vous suffit de l’écrire, de me la scanner en couleurs (la plus haute résolution possible, svp, sinon ça ne fait pas sérieux) et de me l’envoyer par e-mail (électronique 2.0) en pièce jointe. Dans cette lettre, présentez-vous, et certifiez que vous et moi (Monsieur Enclume) sommes d’excellents amis, que nous avons faits les quatre cents coups ensemble dans notre jeunesse et que maintenant que nous sommes des hommes respectables et honnêtes parvenus à l’âge mûr, nous faisons encore affaire très régulièrement, pour des sommes dépassant l’imagination humaine, sans que notre probité candide, ni à vous ni à moi, n’ait jamais été remise en cause par les autorités. Vous pouvez éventuellement mentionner Walter Mishmack dans la lettre, ça leur fera plaisir de savoir ce qu’il devient, ce cher vieux Walt.

Je me charge ensuite de transmettre cette lettre à messieurs Flumieux et M’Pokora. Je pourrai ainsi obtenir la somme, qui devrait nous être bien utile à vous et moi pour couvrir tous les frais liés au traitement de l’affaire Walter Mishmack. Mais de grâce, n’ignorez plus ma demande comme vous l’avez fait jusqu’à présent, Monsieur Basshiru Jubrin. Je sais qu’il est urgent de s’occuper des SEPT MILLIONS CENT VINQT MILLE DE DOLLARDS AMERICAINS que nous a légué Walter dans son infinie mansuétude, et c’est bien pour cela qu’il faut se dépêcher de régler d’abord le problème de la veuve Foutounké.

Hâtez-vous, Basshiru Jubrin. Prenez votre plus beau papier à en-tête, votre plus belle plume d’émeu, et écrivez cette lettre. Puis scannez-la. Puis envoyez-la. C’est quand même simple nom d’un petit bonhomme, je ne demande pas la lune. Ces gens-là je vous jure, il faut toujours tout leur répéter trois fois avant qu’ils se décident à se mettre au boulot.

Que la Force soit avec vous, mon brave.
M. Enclume

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